Quelques réflexions à l’occasion du débat sur les valeurs le 8 mai 2010 à Arcueil
Pour nous, écologistes politiques, la réflexion sur les valeurs n’est pas un débat théorique sur la société idéale. Nous savons que si « un autre monde est possible il est dans celui-ci », et donc que penser nos valeurs n’est jamais très loin de penser notre action.
Et cela ne va pas sans des contradictions potentielles, des tensions créatrices. La trilogie « autonomie, solidarité, responsabilité » doit être vécue dans son interdépendance. Nous sommes probablement la famille politique qui porte le plus haut l’émancipation de l’individu. Mais si l’autonomie n’est pas équilibrée par la solidarité et la responsabilité, elle peut conduire à des systèmes tel que celui dans lequel nous vivons, l’ultra-libéralisme, où on a érigé en principe directeur que l’égoïsme des individus, leur concurrence acharnée, leur rapacité individuelle pouvaient conduire à une société de progrès pour tous… avec les dégâts que cela ne manque pas de causer.
A l’inverse, d’autres courants de pensée ont porté, avec les excès qu’on a pu connaître, la soumission de l’individu, de sa subjectivité, à des enjeux de classe et d’intérêt collectif supposé de la société, porteurs par là-même de leur échec. Nous devons donc être ceux qui fondent leur projet sur un équilibre nouveau à construire entre autonomie et solidarité, et d’autant plus exigeant que nous sommes les premiers à y ajouter l’exigence de responsabilité, responsabilité vis-à-vis de notre écosystème, responsabilité vis-à-vis de chaque être humain, et même des êtres humains qui sont encore en devenir, les générations futures.
C’est pourquoi, à côté de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, qui a constitué une avancée majeure de l’humanité, pourrait peut-être aujourd’hui place une Déclaration Universelle des Devoirs de l’Humanité (et je dis bien de l’humanité, pas de chaque individu pris isolément – même s’il en prend implicitement sa part – ou des Etats, mais bien de l’ensemble de l’espèce humaine prise comme un collectif). D’une certaine façon la déclaration de Cochabamba sur la Terre-mère en est une esquisse possible.
Dépasser la tension entre l’idéal projeté et l’imperfection de l’action nous conduit aussi à inventer des syllogismes qui tentent de réunir les deux facettes. Certains parlent de « réformisme radical ». Je parle moi de « radicalité efficace », mais il s’agit bien de la même chose : comment, dans un milieu peu accueillant pour nos idées, réussir à poser des jalons certes incomplets et imparfaits, mais qui servent de points d’appui pour la suite.
Et c’est d’autant plus difficile qu’il n’est alors pas toujours possible de rendre lisible pour le plus grand nombre le sens de ces quelques jalons posés. J’en ai fait l’expérience par exemple à Paris quand nos premiers travaux de restriction de la circulation automobile n’étaient pas accompagnés du renforcement des transports collectifs. Malgré tout, a posteriori, maintenant que l’action est clairement lisible, non seulement le sens en apparaît clair au plus grand nombre, mais en plus pertinent et à prolonger.
C’est aussi se poser la question de la façon dont nous faisons de la politique. « Autrement » disons-nous, ce qui ne dit pas grand chose et cache souvent des aspirations non explicitées car contradictoires.
L’une des pistes pour moi primordiales, même si nous tatonnons beaucoup en la matière, et qu’Europe Ecologie nous permettra peut-être de concrétiser enfin, c’est de ne pas constituer une organisation politique déconnectée du reste de la société, et notamment de tous les corps sociaux indispensables quand il faut non seulement penser le changement mais le mettre en oeuvre. Trop souvent, faute de ces liens travaillés dans la durée, nous nous sommes retrouvés forts démunis lorsque confrontés aux rapports de force brutaux dans les institutions.
De ce point de vue, les réflexions lancées lors de la réunion Europe Ecologie du 7 mai dans le 20ème arrondissement sont particulièrement stimulantes : comment, dans les quartiers qui ont vu naître les premières coopératives ouvrières inventer de nouvelles formes de coopératives sociales et écologiques répondant aux besoins concrets renforcés par la crise (problèmes des biffins à la Porte de Montreuil par exemple, où se retrouvent face à face très pauvres et un peu moins pauvres), et où l’idée de coopérative politique lancée par Dany ne débouche pas seulement sur une coopérative entre politiques mais avec la population ?
Plus que jamais, notre écologie se doit d’être un humanisme, un humanisme qui s’appui sur le meilleur de l’humain pour construire la métamorphose portée par Edgar Morin.
Denis Baupin





