« On garde des vaches, pas les enfants »

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« On garde des vaches, pas les enfants » (Une auxiliaire de puériculture de crèche en Seine-Saint-Denis). « On n‘apprend pas un à un enfant à marcher » (Un médecin généraliste).

A partir de ces réflexions on peut se demander comment imaginer, construire et rêver en tant que mouvement d’écologie politique d’autres formes d’existence pour ceux et celles que l’on classe (normal/anormal), que l’on catégorise (par âge, groupe social, milieu environnemental), que l’on conforme (à tel âge, telle aptitude doit être acquise) et que l’on évalue (à l’aide de données quantitatives donc « scientifiques ») et où l’on méconnaît la singularité subjective unique de chaque enfant ? Tests, notes, enregistrements comme le dossier scolaire, évaluations quantitatives, psychologiques, psychomotrices brident la subjectivité créatrice et pleine d’enseignements que sont pourtant susceptibles d’appporter les jeunes enfants aux soi-disant adultes que nous sommes. Piaget et Freud établissent des stades, des étapes, les cognitivistes déterminent aujourd’hui les compétences d’un enfant en fonction de la maturation neurologique de son cerveau : toutes ces démarches se fondent sur la croyance en l’universalité de leurs présupposés, jamais interrrogés parce que mesurés et donc quantifiables. En d’autres termes, toutes ces démarches se fondent sur l’idée d’un manque d’une impuissance qui caractériseraient les jeunes enfants qu’il faut à tout prix qu’il comble par l’acquisition graduée des étapes définies par des experts patentés à chaque époque historique, dans chaque civilisation particulière.

Les jeunes enfants n’échappent certes pas miraculeusement aux codages et aux assujettissements qu’impose la société capitaliste mondialisé : enfants du Nord comme du Sud sont ici logés à la même enseigne. Néanmoins, ils ne sont encore que partiellement soumis à la moulinette des dogmes dominants d’une société où la prédominance est reconnue à l’économie et à la finance. Ils explorent des univers, ils s’aventurent en terres inconnues et peuvent nous entraîner dans des entre-deux insoupçonnés, dans des zones d’ombres protectrices, dans des repaires préservés où peuvent s’expérimenter ensemble l’irruption d’une subjectivité indissociable des enjeux sociaux, économiques, culturels et politiques pour rendre notre monde plus vivable et plus écologique.

La première exigence d’une écologie politique n’est-elle pas de ménager les jeunes enfants (et bien entendu les plus grands) afin qu’ils puissent résister aux désastres humains et environnementaux que nous prépare le monde si nous n’y prêtons garde ? Et ce sont les enfants, et en particulier les jeunes enfants, qui constituent un trésor et une ressource rare à préserver et à protéger à tout prix. Des précurseurs comme Fröbel et ses jardins d’enfants (l’enfant comme une plante, l’enfant comme une fleur), Montessori, Korczak, Céléstin Freinet, Emmy Pickler à Budapest, Fernand Deligny, Germaine Tortel, Fernand Oury, l’Institut Coopértatif de l’École Moderne, le Collectif des Équipes de Pédagogie Institutionnelle, les Documentations pédagogiques à Reggio Emilia ou les Daghemm en Suède quisuivent les initiatives et les suggestions des enfants de un à six ans, les expériences menées dans des maternelles, ou après mai 1968, dans des crèches en France ou les Kinderläden en Allemagne en ont eu la préscience.

Car à l’opposé de conceptions qui considèrent les jeunes enfants comme des êtres incomplets – comme des animaux ou des démons dans certaines civilisations – qu’il importe de modeler1, de façonner2, bref d’humaniser3, ces exploratrices/teurs, ces observatrices/eurs de génie ont su voir, entendre, percevoir leurs ressources et leurs forces de vie proprement incroyables. Daniel Stern le premier a su déceler l’intensité des relations qu’un nouveau-né de quelques heures est capable de nouer. L’haptonomie révèle la variété et la richesse des réactions du bébé in utero aux stimulations exercées par ses parents sur le ventre de sa mère. Donnez votre petit doigt à sucer à un nouveau né et constatez la force de succion herculéenne qui est la sienne.

Ces exploratrices/teurs ont ainsi créé ou permis que se développent des lieux de vie où une écologie humaine (à savoir la possibilité de cheminer subjectivement en harmonie avec le désir des jeunes enfants et le sien) et écologie politique convergent. Car ce ne sont ni l’application d’une didactique, ni la programmation d’un cursus balisé par des savoirs établis qui sont susceptibles de faire briller ces joyaux que ces enfants nous offrent. Par leurs improvisations, leurs trouvailles de génie, leurs inventions et leurs créations, ils ouvrent la voie à une autre société. Les enfants éclaireurs des adultes, ne serait-ce pas là un des principaux enjeux d’une écologie politique ? Ces aventures, que les savoirs établis prétendent nommer, décrire et évaluer, sont au contraire chaque fois réinventés in situ, pragmatiquement, de manière immanente, en fonction des atmosphères subjectives de ce qui se trame là . C’est alors que les adultes découvrent que de jeunes enfants sont aptes à leur apprendre à tracer des lignes de fuite, par moments, presque de manière magique, comme l’écrit Walter Benjamin4, pour échapper à notre société productiviste, compétitive, poluante et financiarisée.

Pour conclure quelques pistes de travail à expérimenter en région, mais aussi à l’échelle européenne et mondiale. La tâche d’une écologie politique n’est-elle pas de connecter ces expériences, de les transversaliser, de les mettre en résonnance afin de contaminer et d’infecter les systèmes évaluatifs, comme ceux des « focus groups » de l’École d’Économie de Paris par exemple qui appliquent le même modèle économétrique à tous les groupes et à tous les problèmes sociaux. Faire réseau, faire rhizome par dessus les frontières institutionnelles, disciplinaires, administratives et, bien entendu, nationales. Une écologie politique régionale doit se saisir de toutes ses ressources locales pour ouvrir des espaces-temps, pour faire entrer l’air extérieur. Europe Écologie dans les régions doit être passeur d’expériences, diffuseur d’informations et d’échanges. Créer des rencontres sur les jeunes enfants que mènent tou-te-s ces hétérodoxes, de tou-te-s ces hérétiques qui imaginent, qui rêvent, qui vivent avec les jeunes enfants. Des bulletins, des rencontres inter-régionales, européennes, des « lettres vidéos » d’expérience à la manière de la correspondance scolaire de Célestin Freinet. Europe Écologie en région doit favoriser lapropagation de ces expérimentations comme le ferait une pandémie, car ce qui tue ces expériences, ce qui les étouffe, c’est leur isolement, voire leur étouffement. Europe Écologie pour les jeunes enfants doit dessiner une nouvelle cartographie des possibles que notre époque exige. Partir des jeunes enfants ce n’est pas regarder le monde par le petit bout de la lorgnette c’est, pour reprendre Spinoza, le « bon sens »  pour envisager le vivre ensemble5.
Liane Mozère, sociologue, Université de Metz

1 Massages corporels.

2 Les sages-femmes forment la tête de l’enfant en l’enserrant dans un bonnet.

3 Les robes des enfants commençant à marcher sont doublées de joncs pour les empêcher de marcher à quatre pattes, bref à retourner à l’animalité.

4 Asja Lacis, Walter Benjamin et le théâtre d’enfants prolétarien, 1989, 2007, Les Carnets du Portique, n° 4. « L’éducation de l’enfant exige que sa vie entière soit mise en jeu » (Walter Benjamin, 1924).

5 « Car ramener l’homme à la petite enfance, ce n’est pas le maudire, mais le rappeler aux soins élémentaires qu’il doit à son corps et à son esprit » F. Zourabichvili, 2002, Le conservatisme paradoxal de Spinoza. Enfance et Royaume, Paris PUF Pratiques théortiques

2 commentaires

  1. LUC SANGLIER CYCLISTE dit :

    Ce n’est pas que l’enfant qui est réduit au niveau d’élément constitutif d’un outil de production. Notre société déshumanise, car l’homme est difficile à cerner, il est versatile, c’est une ressource complexe, que nos dirigeants ont du mal à maîtriser. Dans les grands groupes industriels, nous sommes des numéros, avec un badge, que nous ne sortons même plus de la poche, qui nous permet de tout faire, même d’aller au toilettes. Nous devons humaniser le monde, c’est à dire redonner la première place à l’Homme et tout ira mieux.

    Luc

  2. bailly dit :

    Auxiliaire?
    Essentielle!
    Un vieux chef de service qui « préfère ne pas! »
    Mais on n’est là, nombreux: « nous laissons la flamme allumée »
    Merci.

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